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Duo #3 : Gaëlle Fonlupt et Frédérique Trimouille
12 septembre 2021
Parfois, des rencontres littéraires s’imposent par surprise.

Cet été, j’ai lu deux livres qui sont entrés en forte résonance : Elle voulait vivre dans un tableau de Chagall, de Gaëlle Fonlupt ; Les mots d’Esther, de Frédérique Trimouille.

Deux livres intensément poétiques, qui plongent dans une atmosphère envoûtante. Deux livres qui font entrer très loin dans l’introspection. Deux livres dans lesquels la peinture fournit un fil conducteur, ainsi que l’univers psychiatrique. Mais aussi, deux livres qui reposent sur le souffle d’une histoire prenante et débouchent sur un dénouement inattendu qui donne une coloration nouvelle aux pages qu’on vient de lire (comme dans La confusion des sentiments, vous voyez ?). Bref. Deux livres d’une richesse qui m’a époustouflée et donné très envie de mettre leurs autrices en relation.

Bien m’en a pris… elles ont chacune lu le livre de l’autre et ont partagé avec moi leur émotion d’y reconnaître ces affinités que j’avais ressenties. Je leur ai posé des questions et elles y ont répondu d’une manière qui fait entrer aussi leurs parcours en résonance, jusque dans la manière dont elles sont entrées en écriture.

Alors découvrez ce duo que je suis particulièrement fière d’avoir réuni pour la rentrée de mon club !

Frédérique, Gaëlle, vous n'êtes pas écrivaines de métier, ni de formation : quel est votre parcours, comment êtes-vous arrivées à l'écriture ?


Gaëlle. Depuis mes neuf ans, l’écriture est pour moi le moyen d’exprimer ce que je ne peux pas dire autrement. Elle a été un palliatif au silence. Un exutoire aussi à une hypersensibilité que j’essayais de bâillonner car si souvent moquée (j’ai longtemps été « celle qui pleure pour rien »). Une façon de continuer les êtres aimés sur le papier, en premier lieu mon père que j’ai perdu cette année-là. J’étais en guerre contre le monde entier et l’écriture a été ma première arme, mon premier bouclier. Je n’aime pas voir les êtres, les jolies choses et les instants précieux mourir. L’écriture permet de lutter contre l’éphémère. Elle répondait à mon obsession de laisser une trace, de garder un souvenir de ce et ceux que j’aime. Petit à petit la création, l’ivresse de la fiction a pris le dessus. Écrire est pour moi aujourd’hui une façon de vivre mille vies en une, de rêver les yeux ouverts.


Frédérique : oh pour ma part, pas à neuf ans ! Très tard !  Pourtant, il y a un lien aussi avec la mort de mes parents, mais j’étais déjà vieille. J’ai 50 ans, je perds ma mère, j’écris un poème que je lis le jour de ses obsèques ; à 55 ans, je perds mon père. Pendant ces 5 années, je retourne à l’université pour étudier la psychologie clinique, je commence une analyse. J’écris longuement sur mes parents et sur cette traversée, le deuil, un champ nouveau de connaissances, la psychanalyse. J’éprouve progressivement le désir de sortir l’expérience de la souffrance psychique du carcan du langage professionnel. Un jour, je vois passer une jeune femme à ma fenêtre à Paris, il me semble qu’elle marche à côté d’elle-même, j’écris une page et ce personnage m’emporte, c’est le début de mon premier roman. Depuis, j’en ai toujours un en route. Je crois que je me soigne par l’écriture, cela m’apaise, toujours, je ne sais pas bien par quel processus, peut-être que je suis en sécurité dans le monde que je crée, là au moins je dis les choses, c’est réconfortant.

Qui dit autrice dit lectrice... Quel sont vos univers de lectrices : plutôt classique ou contemporain ? Plutôt numérique ou papier ?


Gaëlle : je me suis longtemps nourrie presque exclusivement de littérature classique. Aujourd’hui c’est l’inverse, je lis essentiellement de la littérature contemporaine (je rattrape mon retard !). En papier quand je suis à la maison, en numérique quand je suis en déplacement.


Frédérique : j’ai lu tard, enfant j’inventais des histoires, pas le temps de lire celles des autres. Plus tard, j’ai voulu réinventer le monde, alors j’ai lu des essais… Je suis venue plus tard encore à la littérature et à la poésie. Mais je lis assez peu, je goûte les livres lentement. Par exemple, il y a eu l’été Camus, où j’ai relu Noces et le Premier Homme je ne sais combien de fois, l’été François Cheng qui m’a habité plusieurs mois, cet été c’est Philippe Jaccottet qui m’accompagne… je suis seulement en train de découvrir le numérique, c’est curieux, je lis plus vite, je dévore les pages alors que sur papier je les déguste.

Quelles sont vos sources d’inspiration, de quel.le.s auteur.e.s vous sentez-vous proches ?


Gaëlle : il y tellement d’auteurs que j’admire ! En vrac : Camus (j’aime tout de lui !), Flaubert, Maupassant, Albert Cohen, les deux Marguerites (Duras et Yourcenar), Dostoïevski, Romain Gary, Faulkner, Steinbeck, Julien Gracq, Sylvain Tesson, Jean-Philippe Toussaint, Cécile Coulon... Et la poésie aussi, beaucoup, Baudelaire, Rimbaud, Eluard, Cendras, Char, Aragon, Apollinaire, Léon-Paul Fargue, Michaux, Pessoa...


Frédérique : donc Camus !!! J’aime tout de lui aussi ! Julien Gracq (superbe), René Char… et… Flaubert ! Sa correspondance avec George Sand m’a occupée tout un hiver… Que de références communes ! Dans un genre plus rigolo, j’ai adoré la saga des Malaussene, Pennac donc, et puis il y a tous les Italiens que j’aime, Erri de Lucca, Barricco, Calvino, Elsa Ferrante… J’oubliais mon auteur contemporain préféré, Laurent Gaudé… je voudrais écrire comme lui des fables poétiques, j’aime beaucoup Laurent Mauvinier aussi. L’écriture de Christian Bobin me fascine. Je viens de lire « Mélancolie du monde sauvage » de Katrina Kalda, une merveille !


Gaëlle : j’avais oublié Gaudé ! Pourtant il fait partie de mon panthéon depuis le Soleil des Scorta !

Je suis ravie que vous ayez de nombreuses références communes, tant j’ai ressenti tant d’émotions similaires en vous lisant. Pour autant, si j’avais pris les paris, j’aurais évoqué Stefan Zweig, pour plein de raisons poétiques et psychologiques, mais aussi celle du twist final de La confusion des sentiments. Car vos deux romans se terminent sur une note qui oblige le lecteur à reconsidérer la manière dont il avait compris l'histoire : la première lecture qu'on en a faite reste logique, mais le dénouement l'est plus encore et donne à l'histoire un sens plus fort.

Comment avez-vous écrit : avec toute l'histoire déjà en tête, y compris son dénouement ? Ou vous laissez-vous surprendre par vos personnages ?


Frédérique : question difficile… Esther est née un été de canicule alors que j’étais immobilisée par une vilaine entorse. Le décor de fin du monde était planté, il me fallait cette vieille femme dans son fauteuil qui avait tout traversé toutes les épreuves de sa vie en beauté. Donc un personnage résiliant planté dans son milieu d’abord. Ensuite l’histoire, une disparition (pourquoi ? je ne sais pas) et les aventures du disparu au fil de la plume, et puis l’angoisse, comment finir… et une illumination, une évidence, avec le titre numéro trois que je trouve enfin « Les mots d’Esther », tout prend sens.


Gaëlle : comme Frédérique, tout est parti d’un lieu. Pour moi, ce fut la psychiatrie. Les services de psychiatries sont ceux qui ont le plus marqué mon exercice professionnel dans le milieu hospitalier. Des personnages sont nés à partir d’événements qui sont restés agrafés en moi longtemps. Puis sont venus se greffer trois thèmes qui me hantent depuis toujours, assez proches de ceux qu’abordent Frédérique dans son roman : celui de l’amour fou (je crois qu’Esther et Lou ont cette même façon d’aimer envers et contre tout), celui de la disparition de l’être aimé (Esther et Lou portent littéralement en elles l’être aimé) et celui du double (là encore nos romans ont de véritables similitudes). Puis un tableau de Chagall qui me raconte une histoire et voilà la structure posée dans ses grandes lignes. Sauf que… mon personnage principal s’est un peu débattu et n’a finalement pas voulu rentrer dans les pas que j’avais tracés pour elle et m’a forcée à changer la fin. Une drôle d’expérience que celle de voir un personnage de papier que l’on a créé nous échapper. 

La peinture joue un grand rôle dans vos romans : pour Gaëlle, elle est présente dès le titre ; pour Frédérique, Les mots d'Esther correspond à un livre, mais aussi à une suite de tableaux présentés sur internet. Pour toutes les deux, elle est cruciale dans la manière dont vos personnages regardent le monde.

Est-ce que la peinture vient avant l'écriture, ou après ? Est-ce qu'elles sont une autre manière de dire la même chose, ou est-ce que l'une prend le relais quand l'autre entre dans une zone ineffable ? Comment le vivez-vous ?


Gaëlle : un roman, une nouvelle, une poésie, ce sont d’abord pour moi des images, des couleurs, une lumière, une émotion presque esthétique puis des mots qui doivent se poser dessus pour les retranscrire, leur donner vie, épaisseur, y rajouter un toucher, une odeur afin de créer une sensation qui irrigue le corps. Écrire ce n’est finalement que peindre une histoire avec des mots. J’écris sans doute parce que je dessine très mal !


Dans le cas de ce roman, le lien avec la peinture est fort puisque l’idée m’en est venue en contemplant Les Ponts de Seine de Chagall (1954). J’ai été littéralement submergée par ce tableau, par ces amants, cette madone rouge. L’histoire est partie de là.


Frédérique : je suis née dans la peinture, ma mère peignait, je peins depuis toujours. Je crois qu’un artiste est un être qui sait solliciter toutes les sensations de tous les âges à l’intérieur de lui : le tout petit qui touche et sent celui qui prend soin de lui, l’enfant plus grand dans son bac à sable, encore plus grand et confronté à l’angoisse de la représentation, l’ado révolté, l’adulte enfin. Le corps est sollicité autant que l’esprit. L’œuvre d’art est un objet total. Donc… quand je peins je suis plus petite que quand j’écris, je suis dans un monde d’avant les mots et quand j’écris j’essaie de faire exister ce monde-là, ce monde d’avant les mots avec des mots… c’est ambitieux, c’est en ce sens-là que la peinture habite mon écriture. Plus encore, si je peux (c’est un sujet sur lequel je suis intarissable), peindre ne sollicite pas seulement le regard, peindre implique de s’immerger dans un milieu et ce que je tente d’écrire c’est justement cette immersion des personnages dans leur milieu, comme Matisse qui disait peindre aussi ce qui est derrière lui.

L'univers psychiatrique joue un rôle dans chaque livre. Chez Gaëlle, parce qu'une partie de l'histoire se passe en hôpital psychiatrique. Chez Frédérique, parce qu'il appartient au passé des personnages et au décor. En outre, vos deux romans portent un regard critique sur la psychiatrie de l'enfermement (Gaëlle, vous y consacrez même un addendum) et, du moins chez Gaëlle, sur les camisoles chimiques. En quoi le roman est-il un moyen d'expression privilégié pour parler du rapport à la normalité et à la folie ? Diriez-vous que vos romans sont des romans psychologiques, et en quoi ?


Frédérique : je suis psychologue, je suis donc en contact avec la souffrance psychique et on ne sort pas indemne de cette expérience. Elle transforme votre regard sur l’humain et cela traverse évidemment mon écriture. Je sais en profondeur qu’habiter son corps, un corps qui peut habiter le monde, vivre en relative harmonie avec son monde intérieur et celui des autres, ne sont pas des évidences mais des constructions d’une très grande fragilité. Trop concernés, nous sommes dans le déni par rapport à la souffrance psychique que nous enfermons pour ne pas voir, ne pas savoir. Mes romans ne sont pas psychologiques, en tous cas je l’espère. La poésie est le moyen le plus juste pour parler de la condition humaine et j’essaie d’être « juste ».


Gaëlle : Frédérique vient de poser des mots très justes sur cette fragilité du rapport à soi et au monde. Je ne suis pas psychologue et ne saurais le dire aussi bien qu’elle. Ce que je sais en revanche, c’est que nous avons en France un système de santé mentale qui s’avère souvent défaillant faute de moyens. On enferme à défaut de savoir accompagner « hors les murs ». L’enfermement, la privation de liberté sont d’une violence inouïe avec, dans certains cas, une maltraitance institutionnelle réelle malgré l’investissement des soignants. C’est aliénant au sens premier du terme en ce que cela rend étranger à soi-même. C’est un système qui broie patients et soignants. Au-delà de cette dénonciation des dérives du système psychiatrique, je voulais interroger sur la frontière entre normalité et « folie ». Chacun contient en lui un germe, une faille, un trauma susceptible de fragiliser la façon d’habiter son corps et le monde comme le dit Frédérique. Nous vivons dans une société qui classe, qui juge, qui trie et étiquette les aptes et les inaptes, les sains et les malades, qui ostracise rapidement celui qui est différent, le fragile, le « fou ».

Vous écrivez toutes les deux dans une langue extrêmement poétique. Le choix des mots semble revêtir une importance particulière et on a envie de tout relire trois fois ! Mais aussi, vos textes donnent une impression d'évidence.

Pouvez-vous parler de votre processus d'écriture ?


Gaëlle : j’avoue que je ne me pose pas vraiment la question des mots employés. Une fois la structure posée dans les grandes lignes, j’essaye de descendre dans mes personnages pour imaginer ce qu’ils peuvent ressentir à ce moment de l’histoire. J’essaye d’entendre leur voix. Si je ne les entends pas, rien ne sort. Ça c’est pour le premier jet, qui est souvent gorgé de maladresses et de redondances. Je ne me préoccupe que d’installer une atmosphère, de retranscrire une voix, de créer des images avec une seule obsession : faire ressentir. J’écris au fil de la plume en essayant d’avancer le plus possible dans le récit pour me laisser guider par l‘évolution des personnages et l’impulsion initiale. C’est une phase grisante, presque magique où j’écris généralement assez vite.


Ensuite vient une deuxième phase où je reprends l’écriture chapitre par chapitre. J’élague, je taille à la serpe, j’élimine les lourdeurs, les scènes et digressions inutiles (a posteriori je me rends compte que l’on n’élimine jamais assez - en tout cas moi - car on est souvent attaché à un passage qui fait écho à un moment d’écriture ou à un ressenti intime). A ce stade je supprime environ un quart de ce que j’ai écrit.


Puis vient la troisième phase où je relis à voix haute (il faut que la musique du texte me convienne) qui permet de traquer les dissonances, les phrases trop lourdes, trop longues (quand j’ai du mal à respirer c’est mauvais signe) et les répétitions. La lecture à voix haute me permet aussi d’ajuster la ponctuation.


Vient enfin une relecture beaucoup plus terre à terre pour chasser les fautes d’orthographe et de syntaxe.


Frédérique : j’écris sans savoir où je vais. Mon seul repère est de trouver le mot juste, un mot qui correspond à une sensation, un mot qui est ancré dans le corps. Parfois je dois faire des concessions et lâcher cette exigence pour ne pas perdre le lecteur et pour tenir le fil de l’histoire mais j’y reviens toujours parce que dès que je ne suis plus dans la sensation je m’ennuie et je crains que le lecteur aussi. Pour les mots d’Esther j’ai été obligée de retravailler beaucoup et longtemps pour tenir ces deux exigences, ce que je n’avais pas fait pour mes précédents romans. Surtout j’ai donné plus de consistance au texte, plus de profondeur je crois, je suis fière de ce travail et je remercie les primo lecteurs qui m’y ont incitée. Moi aussi je lis tout haut et surtout je m’enregistre et je m’écoute, c’est un très bon test pour la musique…

Vous êtes toutes les deux passées par l'auto-édition. Qu'en attendiez-vous, qu'en attendez-vous ?


Frédérique : honnêtement ce n’est pas vraiment un choix, juste envie que le livre existe, mais je ne regrette pas. Finalement à l’expérience, ce qui me parait le plus important est que les livres restent vivants et ne disparaissent après avoir fait un petit tour dans les librairies. Ce sont les rencontres autour d’un livre qui sont importantes, je m’en nourris.


Gaëlle : je n’ai pas fait le choix de l’autoédition et je n’ai pas non plus complètement expérimenté les possibilités qu’offre cette dernière. Je me suis contentée de participer au concours Les Talents de demain qui avait pour corollaire de déposer le manuscrit sur la seule plateforme numérique Fnac/kobo le temps de la sélection. Cette expérience fut très positive puisqu’elle m’a permis de rencontrer rapidement de nombreux lecteurs (et comme Frédérique, c’est ce lien au lecteur qui m’importe) et accessoirement d’accéder à un éditeur. Comme Frédérique, ce que je trouve important c’est que le livre puisse exister dans la durée. C’est un des avantages de l’autoédition par rapport à l’édition classique. C’est aussi ce qui me plaît dans la maison d’édition qui me publie puisqu’elle laisse à ses romans l’opportunité de s’installer dans le temps long en les conservant durablement au catalogue.

Et pour conclure... Avez-vous un autre livre en tête, un autre projet d’écriture ?


Gaëlle : j’achève en ce moment un recueil de poésie (A la chaux de nos silences) qui partira bientôt en quête d’éditeur. J’ai repris l’écriture de mon deuxième roman qui, après avoir été encalminé pendant les quelques mois de baby-blues qui ont suivi la parution du premier, a retrouvé une impulsion nouvelle grâce à l’aide bienveillante d’Olivier Liron (un auteur que j’aime beaucoup qui anime également de très bons ateliers d’écriture).


Frédérique : je reprends un livre que j’ai autoédité (L’œuvre de Noé). En le relisant après avoir écrit Les mots d’Esther, je l’ai trouvé… pas fini. Je le réécris en changeant le narrateur, ça m’amuse beaucoup. Je suis heureuse :  j’ai déjà l’histoire et je n’ai plus qu’à trouver les mots !

Qu'en pensez-vous ?