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Lecture pour le PAI2019 #1
22 mai 2020
En tant que jurée du Prix des Auteurs Inconnus 2019, j’ai participé en début d’année à la sélection des cinq livres en lice dans la catégorie de la littérature « blanche », que je vais lire au rythme d’un par mois à partir de mai. Le prix sera décerné en décembre.

Ce prix est très exigeant : nous sommes onze à lire ces romans et à les chroniquer sur nos différents réseaux. Nous allons les adorer, les détester, peut-être être indifférentes, et surtout, nous allons dire pourquoi - onze fois pour chaque livre. A la fin, nous élirons celui qui aura emporté le plus grand nombre d’entre nous.

L’exercice est passionnant… et je m’y livre pour la première fois aujourd’hui au sujet de Les trois vies de l’homme qui n’existait pas, de Laurent Grima, auto-édité chez Librinova. D’après sa fiche Librinova, c’est son deuxième roman, mais il écrit aussi des pièces de théâtre et des scénarios de films. C’est le premier livre que je lis de lui, et il me fait conclure que c’est un conteur, au sens où avec Les trois vies de l’homme qui n’existait pas, il a écrit un conte moderne… je vous dis pourquoi dans mon analyse !

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Les trois vies de l’homme qui n’existait pas est la première lecture qui m’a été attribuée dans le cadre du Prix des Auteurs Inconnus 2019. Il y est question de transmission intergénérationnelle des traumatismes. Ce thème, qui m’intéresse prodigieusement, donne son titre au livre, qui est à lui seul un puissant inducteur d’émotions : le personnage principal n’existe pas, au sens où à la trentaine, il n’a jamais eu d’existence légale. Comment est-ce possible ? Et surtout, pourquoi ?

➡➡Qu’est-ce donc qu’un homme qui n’existe pas ?⬅⬅

En fait, si cet homme n’existe pas, ce n’est pas seulement une question de situation légale. Il n’existe pas parce qu’il semble avoir surgi hors sol, né d’un père qui ne lui a rien dit sur son histoire : de mère, il n’est pas question… cet homme n’existe-t-il pas au point de n’être né d’aucune femme, pour reprendre un autre titre célèbre et bouleversant ? Il ne connaît pas non plus son propre nom de famille, ni personne de sa famille, ni d’un côté ni de l’autre ; il a à peine un prénom (il en a trois, dont son père adapte l’emploi aux circonstances) ; il n’a d’amis que de passage ; il n’a de maison que roulante, et son père et lui ont sillonné l’Europe à deux, en vivant du minimum et en échappant habilement à tout contact avec les autorités.

Autrement dit, il serait plus juste de dire que cet homme était dans une existence conditionnée par celle de son père. Il a même grandi jusqu’à la trentaine comme ça, et il semble qu’il ne se soit jamais posé de questions : son père était en quelque sorte un garant très puissant du mode d’existence très particulier qui était le sien.

Mais une fois que ce père disparaît, « l’homme qui n’existait pas » est mis en face de l’obligation d’aller à la rencontre de lui-même pour pouvoir se connaître, se raconter et se situer par rapport aux autres. Autrement dit, la mort de son père va-t-elle lui permettre d’exister – cette fois, par et pour lui-même ? Cette question absolument poignante est celle qui est au cœur du livre.

➡➡Un homme qui n’existe pas peut-il être un homme qui ne souffre pas ?⬅⬅

Toute la thématique du livre me passionne, mais le traitement qu’en fait Laurent Grima m’a beaucoup étonnée. Compte tenu de ce qu’on apprend, c’est très surprenant que cet homme qui n’existait pas n’ait aucune tendance dépressive : à la fois qu’il semble avoir accepté cette étrange situation du vivant de son père, même à l’adolescence, et qu’après la disparition de son père, il ne s’effondre pas, mais se lance au contraire dans une enquête sur lui-même. Un peu comme si rien ne se tramait jamais dans l’inconscient…

Somme toute, tout se passe comme si son absence d’existence ne l’avait pas empêché de se construire, et ensuite, comme si l’existence qu’il s’approprie ne détruisait pas pour autant ce qu’il avait construit. Comme si son absence d’existence ne l’avait jamais empêché d’exister, finalement…

Bien sûr ! Il a eu un père, qui a joué son rôle, qui lui a transmis des valeurs qui sont aussi, j’imagine, les valeurs de l’auteur : une certaine générosité, une certaine idée de ce qui fait société, une certaine hiérarchie des valeurs qui prend la société de consommation à contre-pied. Donc cet homme a toujours existé, en fait ; peut-être même n’est-ce pas tant le héros qui n’existe pas que les autres personnages, qui n’existent que par rapport à lui ? Pourtant, ils sont complexes, on le devine bien : Vanessa, John, Saare sont complexes. Mais ce qu’on connaît de leur complexité, ce sont uniquement les aspects qui font avancer « l’homme qui n’existait pas ».

➡➡Un conte moderne qui fait naître le beau à partir de racines qui auraient dû produire l’inverse⬅⬅

Tout cela m’a surprise, voire désarçonnée, mais j’ai fini par le comprendre en me disant que ce livre était un conte. Comme dans un conte, les épisodes s’enchaînent un peu trop bien pour donner le sentiment qu’ils pourraient se produire de la même manière dans la vie ; les opinions sont un peu trop idéalistes (merveilleuses) ; les personnages secondaires n’existent qu’en tant que catalyseurs du personnage principal (comme de modernes fées et sorcières) ; à l’instar des fées et des sorcières, ces personnages ont soit la fonction d’aider le héros sur son chemin, soit la fonction de l’entraver, mais pas celle d’exister par eux-mêmes.

Et surtout, la question principale du livre est une question typique de conte : se demander si la mort du père est la condition de l’existence, c’est transposer, mettre en scène dans une histoire, la problématique symbolique qui est au cœur de l’adolescence. Or, n’est-ce pas cette transposition que font, sous d’autres formes, tous les contes célèbres, de la belle au bois-dormant au petit chaperon rouge, en passant par le vilain petit canard ?

Une fois qu’on adopte cette perspective, tout s’enchaîne et prend sa place. Même ce qui m’était apparu comme une trop grande facilité dans l’enchaînement des faits et des idées, même l’idéalisme, tout cela a une fonction, dans la mesure où la fonction d’un conte, ce n’est pas de convaincre que les faits qu’il relate sont possibles, mais de nous donner un sentiment de merveilleux et nous inciter à croire que nous pouvons avoir foi en l’homme, même dans l’horreur. Oui, Les trois vies de l’homme qui n’existait pas, c’est cela : faire naître le merveilleux, le beau, le souffle de l’optimisme, à partir de racines qui pourraient – devraient - produire l’inverse. Faire surgir l’existence de racines mortifères…

➡➡Un renouvellement très original du sujet archi-classique de la quête des origines⬅⬅

Les contes ne sont pas mon genre de prédilection, mais ce parti-pris renouvelle de manière vraiment originale le sujet archi-classique de la quête des origines. Car le conte, comme l’a montré Bettelheim, donne une forme aux angoisses de l’enfance, dont nous ne nous débarrassons pas facilement au motif que nous dépassons la trentaine… L’inconscient, dont je m’étonnais de l’absence, est finalement bien là : dans la structure même du roman. Si on ajoute à cette profonde originalité le fait que tout le texte est vibrant d’émotion, on tient deux qualités d’un très bon livre.

Pour être tout à fait exhaustive dans ma lecture pour le Prix des Auteurs Inconnus, je me dois d’ajouter qu’il contient beaucoup de coquilles (des confusions répétées dans l’usage des temps, chose que le début ne permettait pas d’anticiper…). Mais pourtant, j’ai envie de dire qu’il est très bien écrit parce qu’il se lit bien, que son écriture va droit au but, et qu’on sent un souffle littéraire sous-jacent, un jaillissement des mots qui coulent de source. Tout cela, c’est primordial : on peut retravailler un tel texte, alors qu’on ne peut pas faire l’inverse - donner du souffle à un texte trop millimétré.

En somme, un livre qui place déjà la barre très haut pour la suite de mes lectures pour le PAI… de quoi avoir hâte de les poursuivre !