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Lecture pour le PAI2019 #3
20 juillet 2020
En tant que jurée du Prix des Auteurs Inconnus 2019, j’ai participé en début d’année à la sélection des cinq livres en lice dans la catégorie de la littérature « blanche », que je lis au rythme d’un par mois depuis mai. Le prix sera décerné en décembre.

Ce prix est très exigeant : nous sommes onze à lire ces romans et à les chroniquer sur nos différents réseaux. Nous avons déjà commencé à les adorer, à les détester, voire à être indifférentes, et surtout, nous disons pourquoi - onze fois pour chaque livre. A la fin, nous élirons celui qui aura emporté le plus grand nombre d’entre nous.

L’exercice est passionnant… et je m’y livre pour la troisième fois aujourd’hui au sujet de Une agate rouge sang, de Frédérick Maurès.

Cet auteur a déjà à son actif plusieurs romans, des recueils de nouvelles, et même une pièce de théâtre. Une agate rouge sang a été édité chez ELP éditeur, une petite maison que je découvre, qui se revendique « comme une espèce de mutuelle » - un acteur passionné, donc. La force de ce roman réside dans sa structure impeccable sur laquelle projeter son imaginaire de lecteur. Mais c’est aussi sa faiblesse… car le thème de la transmission intergénérationnelle des traumatismes mérite (pour moi) une exploration beaucoup plus poussée des ressorts psychologiques des personnages. Je vous dis pourquoi dans mon analyse !

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➡➡Une belle structure⬅⬅

Une agate rouge sang est un roman court, qui se lit très vite, bien écrit, bien construit, avec une histoire originale.

Sa grande force réside dans sa structure. Il est construit avec une série de flashbacks emboîtés qui nous promènent de la fin des années 2010 à la fin des années 1930, en passant par les années de guerre, les années 50, 60, 80, au gré d'allers-retours très bien faits, entre lesquels on ne se perd jamais. On a le sentiment que l'histoire se dévoile par petites touches au fur et à mesure qu'on comprend, dans un désordre savamment ordonné, ce qui est arrivé aux personnages ; au fur et à mesure qu'on comprend comment des décisions anciennes ont impacté sur les décennies qui ont suivi, aussi. La réalisation est très astucieuse, et il y a quelque chose de jubilatoire dans le sentiment qu'on voyage sans arrêt dans le temps, mais qu'on comprend toujours où on en est.

➡➡Sur la planète d'Antoine Bello⬅⬅

Je connais déjà cette planète littéraire, où l'auteur semble écrire avant tout (exclusivement ?) pour l'amour d'une belle structure, et je sais qui en est le maître : c'est Antoine Bello. Avec des livres comme Enquête sur la disparition d’Émilie Brunet ou Les falsificateurs, il est allé jusqu'au bout de cette logique où les livres sont de brillantes constructions intellectuelles, reposent à chaque fois sur une idée vraiment originale, et en explorent toutes les possibilités, leur agencement, leur imbrication. Les personnages ne sont alors que des éléments de la structure. Peu importe ce qu'ils ressentent ou leurs motivations psychologiques : ce qui compte, c'est la structure d'ensemble de ce dans quoi ils sont plongés, et comment on peut les faire évoluer dans cette structure, selon une logique externe à eux, en quelque sorte.

Moyennant quoi je suis extrêmement impressionnée par les livres d'Antoine Bello, et j'ai apprécié tous ceux que j'ai lus jusqu'à présent. Ce jeu sur la structure me paraît être une des seules manières de me faire oublier qu'on n'a jamais accès à l'intériorité des personnages. Or, il y a un peu de ça dans Une agate rouge sang, parce que j'ai vraiment été sensible à la logique sans faille avec laquelle les étapes de l'histoire se construisent et s'enchaînent alors même qu'elles ne sont pas racontées dans l'ordre. Le travail sur l'agencement du roman est vraiment réussi.

➡➡Une thématique passionnante, qui a déjà donné des romans passionnants⬅⬅

Par contre, je ne crois pas que l'histoire se prête vraiment à ce jeu.

Il s'agit de l'histoire de trois générations : celle de Madame Marie-Louise, adulte pendant la seconde guerre mondiale, celle de Mathieu, David et Sarah, et celle de Benoît. Chacune transmet aux suivantes des choses qu'il est passionnant d'explorer, pour nous, qui appartenons à l'une des trois ou encore à la suivante (moi, c'est celle de Benoît) : des héritages à base de traumatismes tus, de non-dits dont on ne sait pas s'ils masquent un drame indicible ou une culpabilité non moins indicible.

Cette thématique de la transmission intergénérationnelle des traumatismes de la seconde guerre mondiale, d'autres livres s'en sont emparés : j'ai plusieurs fois pensé à L'origine de la violence, de Fabrice Humbert, à Elle s'appelait Sarah, de Tatiana de Rosnay, ou, du côté de l'auto-édition, à De la poussière et du vent, de Cathy Borie. J'y ai pensé, mais les analogies se bornent au fait qu'il s'agit des mêmes générations et de thèmes communs : Une agate rouge sang a un parti-pris très différent, celui d'une construction narrative soignée, plutôt qu'une exploration de ressorts psychologiques.

Pourtant, une telle histoire devrait être traversée d'émotions fortes, devrait nous faire passer par toutes les couleurs du drame et de la résilience, de la surprise, de l'horreur et du soulagement ! Je n'ai ressenti tout cela qu'en surface, faute de savoir ce qu'il en était exactement à l'intérieur des personnages.  Ainsi, pour moi, la grande faiblesse du livre réside dans le fait que l'histoire ouvre un boulevard pour explorer la transmission intergénérationnelle des traumatismes, pour explorer la manière dont les enfants qui ont vécu les événements qu'ils ont vécu grandissent, ou encore la manière dont les non-dits polluent le psychisme et impriment leur marque au fil des générations... mais elle ne s'engage pas dans ce boulevard.

➡➡Des personnages peu incarnés et donc peu vraisemblables⬅⬅

Dès lors, il n'est pas étonnant que je me sois plusieurs fois posé la question de la vraisemblance de ce que je lisais : ce qui arrive à l'appartement est-il vraiment crédible ? La manière de réagir de Madame Marie-Louise est-elle vraiment plausible ? Je crois que je ne me serais pas posé ces questions si l'auteur avait amené les choses en explorant les contradictions intimes des personnages, leurs atermoiements, leurs hésitations : s'il nous avait amenés à suivre leur pensée, à ressentir leurs doutes, à réfléchir avec eux et à adhérer à leurs choix. Le fait que Madame Marie-Louise soit déterminée au point de prendre les décisions qu'elle a prises pendant la guerre est à double tranchant : on peut le voir comme un trait de caractère admirable, et c'est bien comme ça que c'est présenté, mais aussi, cela nous coupe d'elle et nous oblige à choisir si nous y croyons ou pas, en fonction de ce que nous sommes. C'est dommage.

Bien sûr, cela n'exclut pas de ressentir de l'émotion. Je sais que les larmes me sont venues aux yeux plusieurs fois au cours de ma lecture. Mais je sais aussi que ces larmes résultaient de mes propres projections sur le texte, et non pas d'une écriture ou d'une exploration des sentiments qu'aurait ressentis l'auteur et qu'il aurait amené ses lecteurs à ressentir aussi. Je peux très bien imaginer que d'autres lecteurs ressentiraient des choses beaucoup plus fortes que moi, et d'autres, beaucoup moins.

Est-ce grave ? Non ! Il en est toujours ainsi avec la lecture, qui est ce que chaque lecteur en fait. Mais il faut quand même que quelque chose vienne du livre... et j'ai ressenti Une agate rouge sang comme exigeant une participation trop grande de l'imaginaire du lecteur, le roman n'offrant en quelque sorte qu'une (impeccable) structure sur laquelle projeter cet imaginaire.

Un livre qui reste en surface ? Alors, pour moi, une rencontre qui reste elle aussi en surface.