Club livresque
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Lecture pour le PAI2019 #5
23 septembre 2020
En tant que jurée du Prix des Auteurs Inconnus 2019, j’ai participé en début d’année à la sélection des cinq livres en lice dans la catégorie de la littérature « blanche », que je lis au rythme d’un par mois depuis mai. Le prix sera décerné en décembre.
 
Ce prix est très exigeant : nous sommes onze à lire ces romans et à les chroniquer sur nos différents réseaux. Nous avons déjà commencé à les adorer, à les détester, voire à être indifférentes, et surtout, nous disons pourquoi - onze fois pour chaque livre. A la fin, nous élirons celui qui aura emporté le plus grand nombre d’entre nous.
 
L’exercice est passionnant… et je m’y livre pour la cinquième et dernière fois aujourd’hui au sujet de Si c’est pas sûr c’est quand même peut-être, de Magali Discours.
 
Cette auteure est enseignante, et elle signe là son premier roman. Comment comprendre le drôle de titre qu’elle a choisi, qui a l’air d’introduire du flou là où le roman m’a au contraire donné un sentiment de parfaite cohérence ? Je l’ai compris comme une manière de réécrire la citation de Paul Eluard à laquelle croit Florence, « Il n’y a pas de hasards, il n’y a que des rendez-vous » : autrement dit, il n'y a pas d'absurdité, il n'y a que du sens... Et, tout comme cette citation que je pourrais faire mienne, j’ai adoré ce livre parce que j’y ai effectivement trouvé ce que je cherche dans la littérature, comme dans la vie : un sens.
 
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➡➡Si c’est pas sûr...⬅⬅
 
Ce livre, c’est d’abord un drôle de titre, qui est pourtant drôlement bien trouvé pour coller parfaitement à l’histoire.
 
Ce qui n’est pas sûr, c’est l’histoire que l’on va entendre. On sait que Papé est mort, on sait que c’est son histoire qui va être reconstituée, mais rien n’est sûr : un homme né en 1917, mort l’été de la canicule de 2003, qui a vécu d’une ville à l’autre, d’un métier à l’autre, pour terminer finalement dans une cabane de chantier adossée à un bar, musicien, séducteur, errant... quelle certitude peut-on avoir sur la vie d’un tel personnage ? Aucune !
 
Ah si, une, quand même, la plus importante : il a aimé, et il a été aimé. Séducteur, amoureux, et aimé. Souvent errant, mais finalement toujours recueilli, et devenu un pilier du « bar du coin », dans lequel il forme mieux qu’une famille avec Jocelyne, la propriétaire, et quatre jeunes gens, Mehdi qui travaille avec Jocelyne, Serena, Pablo et la narratrice, Lisa. Alors quand Papé est mort en leur absence, c’était impossible de vider sa cabane comme s’il n’avait jamais existé : petit à petit, les jeunes gens et Jocelyne mettent en commun ce qu’ils savaient de lui, ouvrent ses trésors, et reconstruisent sa vie.
 
➡➡... c’est quand même peut-être...⬅⬅
 
Avec ce qu’ils comprennent, ils montent un spectacle qui n’est pas banal : certes, il a été mis en scène soigneusement, mais il n’y a pas à proprement parler de représentation car chaque spectateur, chaque passant, est seul face à une série de valises disposées dans un ordre précis, remplies d'objets ayant appartenu à Papé ou l'évoquant, et écoute seul chaque épisode enregistré et associé à une valise. Une sorte de série de podcasts à écouter devant des objets témoins, pourrait-on dire. Au fur et à mesure de cet itinéraire, le spectateur, et le lecteur avec lui, sort du temps, revit la jeunesse et la vieillesse d’un homme, et, peut-être, écoute cette vie entrer en résonance avec la sienne pour en combler les zones d’ombre en même temps que les siennes.
 
Le spectacle reconstruit la vie de Papé, ou, plus exactement, une vie possible. Une vie dont les metteurs en scène ont tenté de combler les détails manquants en la mêlant aux manques d’autres vies (ainsi, le fil rouge fourni par le prénom Marguerite est particulièrement bouleversant).
 
Ce n’est pas sûr qu’ils aient tout reconstitué ? D’accord, mais « c’est quand même peut-être » : peut-être réussissent-ils quand même à restituer toutes les nuances d’émotions, de joies et de malheur que cette vie a traversés et suscités ; et peut-être même réussiront-ils à interpeller leurs spectateurs.
 
➡➡... parce qu’« il n’y a pas de hasards, il n’y a que des rendez-vous »⬅⬅
 
Mais le livre n’est pas qu’un livre sur Papé et son entourage, car ce n’est pas uniquement au prisme du regard de celles et ceux qui l’ont aimé que l’on découvre sa vie : c’est aussi au travers du regard de Florence, une inconnue qui n’est pas venue par hasard puisqu’elle travaille à l’office du tourisme de Dijon, qui organise le festival de théâtre de rue où le spectacle est monté. Au fil des chapitres qui nous font accéder au regard que pose Florence sur les valises, des bribes de ses réflexions et de sa vie se mêlent à ceux de celle de Papé. Ils se mêlent aussi au décor de cette ville de Dijon, dont le rôle dans le parcours de Papé l’a rendue incontournable pour le spectacle. Et au fur et à mesure, à la façon d’un puzzle qui se met en place pièce après pièce, on comprend, comme le dit Florence, qu’« il n’y a pas de hasards, il n’y a que des rendez-vous » (c’est sa citation fétiche de Paul Eluard). Et au fur et à mesure qu’on le comprend, la recherche de sens qui est le fil du livre prend son ampleur : et ça, ce moment particulier d’émotion où on comprend ce qu’on est en train de (re)découvrir, c’est exactement ce que j’attends de la littérature, comme de la vie.
 
Oui, c’est vrai, « il n’y a pas de hasards, il n’y a que des rendez-vous ». On peut le comprendre d’une première manière : il n’y a que des rendez-vous, parce que dans la vie, dans nos vies, on n’accepte pas le hasard, donc on s’en empare et on lui donne un sens après-coup, qu’il n’avait pas. On donne un sens à une rencontre de hasard dont on refuse le caractère aléatoire, et ensuite, on la relit pour en faire un rendez-vous. Dans le roman, cela arrive au lecteur, qui comprend le sens de certains rendez-vous, que Papé lui-même n’aura jamais compris (je pense par exemple à sa rencontre fortuite avec une certaine Marguerite, un jour de printemps). Mais on peut aussi prendre la citation d’Eluard au pied de la lettre. Il n’y a pas de hasards, il n’y a que des rendez-vous, parce que d’un même événement (ce jour de printemps) découlent une série de conséquences pour des personnes différentes, qui vivent dans des mondes différents, et qui, un jour, convergent - ce n’était qu’une question de temps : personne ne connaissait la date du rendez-vous, mais il devait fatalement avoir lieu.
 
Dès lors, peu importe qu’on comprenne très vite l’histoire, et même, qu’on la comprenne plus vite que les protagonistes : on la comprend parce qu’elle est riche de sens, et que ce sens se révèle tranquillement dans toute sa logique et sa cohérence. Pourquoi faudrait-il une surenchère de twists et de rebondissements incroyables ? Un livre, c’est une question d’atmosphère, de décor, de chemin sur lequel le lecteur avance au rythme des personnages, vit leur vie, somme toute, et finit par pleurer avec eux. Si c’est pas sûr... n’est pas un roman à suspense, mais plutôt un roman à dévoilement ; et au fur et à mesure que l’histoire se dévoile, l’évidence du rendez-vous s’impose au lecteur et le prend à la gorge.
 
➡➡Un roman en musique⬅⬅
 
Tout cela suffit à faire de ce livre une découverte magnifique pour moi, que je relirai sans doute avec plaisir. Mais il y a plus encore. J’ai adoré que l’histoire soit accompagnée d’une playlist pensée pour lui servir de véritable bande-son au fur et à mesure de la lecture : 37 chapitres, 37 chansons, 37 ambiances. La plupart du temps, ce sont des chansons qu’on connaît, de grands standards indémodable. Parfois, il y a des découvertes, qu’on peut aller écouter sur Deezer, où l’auteure a mis à disposition toute la playlist du livre !
 
Le livre s’ouvre sur Oh Chihuahua de Dj BoBo (pour moi, une joyeuse découverte !) et se termine sur Ces gens-là de Jacques Brel. Entre les deux, on passe par des chapitres entraînants (Twist and shout !), émouvants (Pour me comprendre de Véronique Samson), incontournables pour une troupe de comédiens, musiciens et magiciens (devinez...). On passe même par d’autres références musicales (L’accordéoniste d’Edith Piaf en référence à une scène où Jocelyne se remémore Papé jouant pour elle) : tout y est, jusqu’à Avec le temps, la chanson qui m’a toujours paru être à la fois la plus belle jamais écrite, et la plus impossible à écouter (d’ailleurs, je ne l’ai pas réécoutée... sauf dans ma tête).
 
Sur le moment, j’ai été bien trop occupée à dévorer le roman pour aller me référer à la playlist. Mais après, je suis allée l’écouter pour revivre l’ambiance de l’histoire et j’ai adoré cette possibilité offerte de refaire le chemin de la lecture, mais d’une autre manière. Bref : plus qu’un livre, c’est une expérience complète, que je recommande vraiment de faire et de vivre !

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