Les disparues de Vancouver

(Grasset)
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En ce matin de mai, il pleut à Vancouver, le port est embrumé. On devine la silhouette d'un cargo au loin, de hautes grues rouges qui oscillent en grinçant ; la cime des monts, de l'autre côté de la baie, a disparu, gommée par les nuages gris.Le ciel est bas et lourd, comme souvent ici, mais cela n'altère en rien la splendeur du paysage : le spleen sied à Vancouver. Ciel liquide, océan, forêt, cité... Tout se confond, tout est noyé.Une foule silencieuse est massée sous des parapluies colorés, face à l'océan Pacifique, devant un banc portant une plaque de cuivre gravé, dont la bruine ne parvient pas à ternir l'éclat.Sur cette plaque, onze noms de femmes.in memory of l. coombes, s. de vries, m. frey, j. henry, h. hallmark, a. jardine, c. knight, K. KOSKI, s. lane, j. murdock, s. spence & all other women who are missing. with our love. may 12, 1999.Crab Park : une simple bande de gazon donnant sur le port industriel. Ici viennent les marins, les dockers... et aussi les filles de Skid Row, quand elles veulent se laver l'âme entre deux passes, en regardant l'océan, oublier un instant le downtown eastside, l'œil errant sur le gris ondoyant des vagues... Le Pacifique lave de tout, même des souillures de Skid Row.Rassemblées en demi-cercle autour du banc, une centaine de femmes, la plupart indiennes, serrées les unes contre les autres, à deux ou trois sous un même parapluie, quelques hommes aussi. Soudain, les femmes se redressent, entonnent un chant rauque et lent, les hommes les accompagnent au tambour, battement sourd... Sans même comprendre, on a la gorge nouée. Une langue oubliée, surgie d'un passé obscur, qu'on croyait aboli... Même celles qui chantent, le sens des mots leur échappe, les jeunes surtout. Ce sont les anciennes qui mènent, elles savent, elles se souviennent... Il est question d'un départ, d'un chagrin qui n'a pas de fin.A Vancouver, si l'on meurt, et si l'on a les moyens – cela coûte tout de même vingt mille dollars – on peut laisser un banc à son nom, dans un des parcs qui entourent la ville, avec quelques mots gravés, invitant les passants à se reposer un moment, à contempler l'océan... Un mémorial bucolique et léger.Les femmes dont les noms sont inscrits ici ne sont pas mortes, pas officiellement en tout cas. Elles ont juste disparu.Elles étaient là, au coin d'une rue... Soudain, elles n'y sont plus, nul n'a rien vu, rien entendu.La mélopée s'interrompt, une femme s'empare d'un bâton hérissé de plumes d'aigle, le talking stick, elle prend la parole... Une Blanche robuste, Pat de Vries, la mère de Sarah, épaulée par Maggie, sa fille aînée.s. de vries : le deuxième nom sur le banc.– Ce matin, je veux vous parler de Sarah, vous dire quelle enfant rieuse elle était, drôle, gaie, pleine d'énergie et de talents : elle dessinait, chantait, écrivait des poèmes aussi...Les Indiennes opinent en silence, bras croisés, regards acérés ; des femmes fortes, elles en ont vu.– ... toujours à nous jouer des tours, tu nous faisais mourir de rire... Sarah, on ne rit plus aujourd'hui. Où es-tu ? Oùêtes-vous toutes ?Pat s'essuie les yeux. Un homme s'avance, prend le bâton à son tour : Wayne Leng, un ami de Sarah. La quarantaine gracile, un visage juvénile, barré d'une fine moustache à la Errol Flynn.– Avant de disparaître, Sarah a laissé son Journal chez moi. Ceci, elle l'a écrit un soir de Noël, elle était seule dans les rues, elle avait froid... J'étais loin à ce moment-là.Il lit, sa voix tremble un peu.– Et voilà, une fois de plus c'est Noël.
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